LA PSYCHOLOGIE ORGANIQUE

PAR J. KANTOR

University of Indiana, U. S. A.

On sait que le mouvement issu de Watson traverse en ce moment une crise. Si la négation radicale de la vie intérieure semblait débarrasser une fois pour toutes la psychologie de ce fonds mythologique qui avait rendu impuissantes les tentatives antérieures de psychologie positive; si l´introduction de la notion de behavior semblait inaugurer une psychologie basée sur des notions qui ne sont plus empruntées à la théorie classique des facultés de l'âme, il est apparu, par contre, très vite que le behaviorisme de Watson dépasse le but: il ne peut éliminer en effet l'idéologie de la psychologie classique, sans éliminer aussi l'expérience humaine. Telle est la raison d´être de cet autre mouvement qui succéde presque immédiatement au behaviorisme de Watson : le ((behaviorisme non physiologique)). Attribuant la difficulté fondamentale du behaviorisme de Watson à l'interprétation étroitement physiologique que ce dernier donne du ((behavior)), plusieurs psychologues Anglo-Saxons ont entrepris d'interpréter le couple ((stimulus response)) de telle maniére que la suppression de la vie intérieure ne prive pas la psychologie de l'expérience humaine. L'étude que nous publions donne une idée particulièrement nette de cette crise, en même temps que des moyens dont l'idéologie behavioriste dispose pour la résoudre.

(N.D.L.R.)

La psychologie organique est l'étude de l'activité des organismes psychologiques. Elle n' a aucun rapport avec la psychologie traditionnelle, qui s'occupe des états psychiques ou mentaux. En effet, la psychologie organique rejette l' hypothèse d' après laquelle des processus ou des états, seraient liés d' une maniére quelconque au système nerveux ou à l' organisme tout entier. C'est dans cette mesure que la psychologie organique est behavioriste.

Cependant si par ((behaviorisme)) on entend simplement l' étude des processus physiologiques de l´((organisme considéré comme un tout)), la psychologie organique se sépare du behaviorisme, tout autant qu' elle se sépare de la psychologie traditionnelle. Comme nous le verrons plus loin, la psychologie, organique est la science d' une forme spécifique d' interaction entre des personnes réelles ou des animaux et les objets et les situations qui constituent leur milieu naturel et social.

POSITION DE LA PSYCHOLOGIE ORGANIQUE

Les données de la psychologie organique sont uniquement les interactions concrètes des organismes psychologiques et des objets réels. Ces objets agissent sur les organismes en jouant vis-à-vis d'eux le rôle de stimuli. Il s' agit donc d'un type d'interaction absolument analogue à l'interaction des objets telle que l'étudient les sciences de la nature.

Donnons un exemple. Nous observons une personne qui frappe une balle. On peut étudier ce fait 1 : 1º comme un fait physique, comme une interaction entre des objets, les ((objets)) étant la personne et la balle; 2º comme un fait biologique, c'est-à-dire l' activité de tissus sensitifs et conducteurs (la personne) excités mécaniquement par quelque chose (la balle);et 3º comme un fait psychologique : c'est-à-dire la réaction d' une personne en face d' un objet qui a le pouvoir de provoquer, de la part de cette personne, une action déterminée.

Le physicien considére l' événement du point de vue de l' équivalence des énergies. Pour lui, chacun des deux objets en question est composé d' organisations physico-chimiques déterminés, chacun provoquant des effets variés sur les autres, quand ces objets se rencontrent, et il exprime le tout en termes de masses et de vitesses.

Le biologiste étudie le même fait d' une façon différente. Il tient compte de l' organisation différente et spéciale de l' un des deux objets en question. Il observe que le fait se passe autrement que dans le cas ou les objets appartiennent tous deux au type d' organisation dont s' occupe le physicien. Par exemple, l' organisme qui réagit étant capable de croître et d' accumuler de l' énergie, il donne naissance à une forme d' activité qu' on peut appeler ((sensibilité)); c' est-à-dire qu' il y a une grande disproportion entre les réactions de cet organisme et l' influence exercée sur lui par l' autre objet. Au lieu de constituer alors un exemple d' équivalence entre les forces, le fait peut être décrit comme la réaction d' un objet vis-à-vis d' un autre objet. Un examen plus approfondi toujours du point de vue biologique de l' objet qui réagit, met en lumière le fait que sa sensibilité constitue une série spécifique de mouvements qui dépendent de sa structure. La maniére dont l' objet réagit dépend de son organisation anatomique et physiologique. C' est ce qui fait qu' il réagit toujours de la même façon. La fonction de l' objet-stimulus est simplement de provoquer dans chaque cas une réaction biologique spécifique (anatomique et physiologique), basée sur des mécanismes anatomiques déterminés : il déclanche les mécanismes ou les réactions.

En considérant maintenant les faits du point de vue psychologique, nous voyons que l' activité est toujours spécialement adaptée à la situation particulière qui la provoque. Autrement dit : l' action est franchement différentielle. Non seulement l' organisme fait une discrimination très précise des objets d' après leurs propriétés naturelles, mais la forme de ses réactions est également déterminée par le fait que l' objet est capable de provoquer une réaction parce que l' organisme a eu précédemment l´expérience de cet objet. En d' autres termes, la réaction psychologique dépend des relations historiques et biographiques de l' individu avec les objets. Plus précisément : l' organisme qui réagit a élaboré ce que nous pouvons appeler un comportement (behavior) ou un ((montage de réactions)), de sorte que les formes d' action précédemment acquises par l' individu sont réalisées à l' occasion d' un nouveau contact avec le même objet.

La nature historique des phénomènes psychologiques apparaît très clairement dans le cas du langage. Remarquez bien que ma capacité à parler le langage dont je me sers et à désigner par des mots les objets, les événements et les personnes, dépend des relations historiques que j´ai eues précédemment avec ces choses. Tous les faits du langage dont je me sers, en tant que phénomènes psychologiques, résultent de ce que j' ai acquis des réactions psychologiques à des objets et à des situations spécifiques qui jouent vis-à-vis de mon activité le rôle de stimuli.

Considérons pour un instant la première partie seulement du couple excitation-réaction (c' est-à-dire le stimulus). Pendant toute la durée du contact de l' individu avec certains objets, ces derniers assurent ce que nous appelons des fonctions d' excitation. Parallèlement au développement du montage des comportements de l' individu, l' objet s' enrichit de capacités nouvelles d' excitation : la balle est ((frappable)) c' est-à-dire qu' on peut la frapper, ((roulable)) ((jetable)) 2, etc. Ces fonctions provoquent le montage qui leur correspond: frapper, etc. L' organisme qui réagit peut alors accomplir un grand nombre d' actions spécialisées en relation avec les objets dont la personne a fait précédemment l' expérience.

Il faut noter ici un point très important : pour la psychologie organique, les rayons lumineux ou les vibrations de l' air, par exemple, qui actionnent les terminaisons nerveuses ou la structure des cellules ne sont pas des stimuli; mais est stimulus une fonction d' un objet qui provoque une réaction déterminée.

L' attitude de la psychologie organique, en ce qui concerne la fonction-stimulus,est tout autre que celle adoptée par la psychologie traditionnelle. La psychologie organique n' accepte pas l' idée d' après laquelle un stimulus provoque dans ((l' esprit)) une sensation de qualité. Pour la psychologie organique de telles ((qualités)) et un tel ((esprit)) n' existent pas; les sensations de qualité sont réellement les propriétés des qualités des choses qui incitent la personne à les distinguer entre elles, à agir différemment envers elles, à les aimer, à dire qu' elles sont différentes, etc.

De même la psychologie organique s' oppose au behaviorisme physiologique 3 en tant qu' elle refuse de considérer le stimulus comme un changement quelconque du milieu biologique mettant en action les mécanismes anatomo-physiologiques. La question de savoir quelle sorte de réaction ou quel montage parmi les nombreux dont dispose l' individu se produira dans un cas déterminé, dépend d' un grand nombre de circonstances. Dans une grande mesure cela dépend du milieu dans lequel l' objet se trouve. Pour prendre de nouveau l' exemple du langage, le choix des paroles que je prononce effectivement, parmi toutes celles que je pourrais prononcer, est conditionné par mon respect des convenances sociales et par la considération de ce qui peut m'être utile ou nuisible. De plus, le fait que je dise une chose ou que je ne la dise pas peut dépendre de ce que je suis en même temps en contact avec d' autres objets envers lesquels je pourrais réagir d' une autre façon. Au lieu de parler, je peux faire un acte quelconque. Les réactions déterminées que j' ai acquises et que j' accomplis dans une circonstance donnée sont conditionnées secondairement par mon état biologique et physiologique du moment.

Il faut remarquer ici un point absolument essentiel : nous avons là une description purement scientifique des faits psychologiques. En psychologie, de même, qu' en physique et en biologie, nous décrivons simplement ce qui se passe. De même que dans les sciences physiques nous disons que l'interaction équivalente des corps est due à des propriétés physico-chimiques, et qu' en biologie nous appelons le métabolisme, la contractibilité et la sensibilité, des propriétés biologiques, de même, dans le cas des faits psychologiques, nous désignons cc qui se passe effectivement : des faits dus aux propriétés psychologiques des organismes. Mais ces propriétés sont ici aussi des généralisations relatives aux différences réelles dans le comportement des organismes en face des objets-stimuli 4. Chacun de ces ordres de faits est autonome et fondé dans la réalité l' on envisage les objets qui exécutent les actions, on peut les considérer comme placés le long d' une ligne droite faite de points, chaque point représentant les éléments d' une série ascendante de complexité : l' objet inorganique constitue, naturellement, le plus simple de la série et l' organisme psychologique le plus compliqué, les structures protoplasmiques occupant une position intermédiaire entre les deux.

Les recherches de la psychologie organique commencent là où commences les interactions réellement observables entre les organismes et les objets qui les provoquent à l' action, et finissent avec elles. Il n' est pas question de spéculations concernant le comment et le pourquoi de ces phénomènes, quoiqu' on puisse suggérer que l' origine générale des phénomènes psychologiques doit être cherchée dans la complexité croissante de l' évolution animale. On lie peut certainement pas expliquer l' existence de l' activité psychologique par la présence du cerveau ni même par un système nerveux compliqué. On ne doit pas chercher la base des phénomènes psychologiques ailleurs que dans l' évolution de l' organisme entier et son contact historique avec le milieu environnant.

LA PORTÉE SCIENTIFIQUE DE LA PSYCHOLOGIE ORGANIQUE

Une des premières conclusions que nous avons tirée de la description organique des faits psychologiques, c' est qu' à aucun moment n' est impliqué le problème dualiste.

En réalité concevoir un organisme psychologique comme un corps ou comme un mécanisme biologique auquel seraient rattachés d' une maniére ou d' une autre des pouvoirs psychiques ou spirituels, qui contrôleraient ou accompagneraient son activité, n' a jamais été une nécessité: le problème dualiste tout entier, bien qu' on ait ostensiblement cherché à le justifier par des données physiologiques ou neurologiques, ne fut jamais fondé sur des observations réelles, il ne représente, purement et simplement, qu' une interprétation traditionnelle, entretenue par des attitudes culturelles.

Il suffit d' observer le développement général de la psychologie pour en être convaincu. Car à chaque moment de son évolution nous trouvons que ses conceptions fondamentales sont sous la dépendance de l' orientation de la civilisation elle-même.

L' histoire des sciences nous permet d' affirmer sans crainte que, si la psychologie s' était développée dans la direction inaugurée par les interprétations psychologiques des Grecs, elle aurait entièrement évité cette phase de son évolution historique que l' on a coutume d' appeler ((la psychologie classique)), celle où e psychologue s' occupe d' éléments ou de processus intangibles, qu' il suppose liés d' une maniére quelconque aux éléments tangibles de l' organisme biologique. Cette conception doit son origine au fait que la psychologies' est développée sous les auspices des imaginations mystiques de l' Orient plutôt que sous ceux des idées rationalistes des Grecs. C' est pourquoi la psychologie organique est partisan de l' exclusion compléte de toutes les conceptions du parallélisme et de l' interaction entre l' esprit et le corps. La seule base positive que ces conceptions aient jamais pu avoir, se réduit au fait que tout acte d' un individu psychologique est en même temps le comportement d' un organisme biologique, c' est-à-dire le fonctionnement de certaines structures.

Du point de vue d' une psychologie strictement organique les deux facteurs, dont l' interaction constitue le fait psychologique, sont d' une part l' individu psychologique réel, que ce soit un animal ou un être humain, et d' autre part l' objet-stimulus, que ce soit un objet physique, un animal ou une personne. Cette position organique se fonde essentiellement sur la notion que, chaque fois que se produit une forme quelconque d' activité psychologique, qu' elle soit évidente ou cachée, il se produit une activité de l' organisme animal tout entier. Les différences de réaction sont dues en particulier aux fonctions des situations-stimuli, et en général à la nature de l' adaptation. Naturellement il y a des cas où les réactions de l' organisme sont mises plus clairement en évidence que dans d' autres, mais cette accessibilité plus ou moins facile à l' observation est un fait purement accidentel.

L' investigation des phénomènes psychologiques se borne donc à observer ou à induire les détails de l' action réciproque des organismes et des objets-stimuli, et à faire l' historique de ces interactions.

Pour ceux qui douteraient de la possibilité d' une psychologie organique, nous insistons sur le fait que considérer les phénomènes psychologiques comme des phénomènes de la nature ne nous conduit aucunement à exclure de notre champ d' observation le moindre phénomènes ou événement réel qui s' y passe. Nous ne laissons de côté aucun phénomènes, quelque subtile ou quelque dissimulé que soit son activité. Le point de vue qui consiste à considérer les phénomènes psychologiques comme des phénomènes de la nature, n' exclut pas les désirs les plus raffinés, pas plus que la grande passion ou la douleur profonde, ni les activités d' invention les plus compliqués, ni les profondes spéculations auxquelles tiennent tant certaines personnes. Au contraire, seule la psychologie organique peut donner de ces phénomènes une description et une interprétation convenables.

LA BIOGRAPHIE EN TERMES DE RÉACTION

Une des conceptions fondamentales de la psychologie organique est celle de la ((biographie en termes de réaction)). Cette conception se rapporte au développement effectif du comportement d' un individu. Puisque seules les réactions à des stimuli sont des faits psychologiques, chaque élément du fait psychologiques se développe au cours du progrès des relations de l' individu avec les objets et les situations. Ces actions réciproques constituent l' histoire ou la biographie de l' individu, exprimée en termes de réaction. Quand les réactions sont simples, le développement se produit instantanément, sans grand effort, ni perte de temps. Quant aux réactions plus compliqué.es, elles se développent dans des conditions très différentes. La possibilité pour une action de se produire à n' importe quel moment particulier signifie que cette action a derrière elle toutes les expériences que l' individu a faites précédemment de la situation-stimulus présente.

La conception d' une ((biographie en termes de réaction)) est également un excellent instrument pour l' étude des différences individuelles. C' est précisément dans la différence que l' on constate entre les différentes biographies réactionnelles que l' on découvre la base de l' unicité‚ psychologique de chaque personne, quelles que soient les ressemblances que cette personne présente avec d' autres du point de vue biologique.

Le fait que telle personne peut faire des choses qu' une autre ne peut pas faire, que cet individu peut lire tandis que cet autre en est incapable, ne s' explique pas autrement que par les circonstances différentes des ((biographies réactionnelles)) des individus en question. Un individu est capable de lire parce qu' il a développé en lui un système de réactions comprenant, d' une part la simple perception différentielle des lettres ou des mots, et d' autre part l' acquisition du système de références qui implique le fait de lier les mots aux objets auxquels ils se rapportent. Ce que nous venons de dire à propos de la lecture peut s' appliquer à tous les phénomènes psychologiques. Car chaque fait psychologique spécifique une origine similaire. Nous pouvons, de plus, affirmer que la perfectibilité des réactions, ou l' habileté avec laquelle l' individu les accomplit, dépendent également de la biographie réactionnelle de l' organisme qui réagit. Dans ce cas il ne s' agit pas seulement du contact de celui-ci avec les choses, mais plutôt du nombre de ces contacts et de leur réussite.

Puisque la ((biographie réactionnelle)) d' un individu est manifestement une question de développement, les phénomènes psychologiques ne sont donc en aucune façon absolus ou prédestinés. Chaque élément spécifique a une origine et une évolution naturelles, différentes de celles des autres : l' existence de chaque fait psychologique dépend de la multitude des circonstances réelles qui ont conditionné sa formation. Ces circonstances remontent à l' extrême début du développement de l' organisme qui réagit et continuent avec les circonstances particulières de temps et de lieu dans lesquelles se produisent les réactions. C' est ainsi que nous pouvons considérer la ((biographie réactionnelle)) dans sa totalité‚ comme une série de niveaux superposés les uns aux autres.

Pour illustrer ce qui précède, prenons l' exemple d' un architecte qui fait le plan d' une construction. Ses capacités présentes et les travaux qu' il fait maintenant s' appuient sur les situations à peu prés semblables qui ont précède, et dans lesquelles il eut à dessiner des plans similaires pour des constructions comparables à celle qui l' occupe aujourd' hui. Ceci représente un niveau qui lui-même s' appuie sur le niveau inférieur qui l' a immédiatement précédé: la période d' apprentissage pendant laquelle l' architecte travaillait seulement à des plans partiels. Ce niveau à son tour repose sur la période pendant laquelle il étudiait son métier à l' école d' architecture, et cette période elle-même a pour base le stage où l' architecte enfant apprenait à faire des dessins élémentaires et à apprécier les divers objets. Cet exemple sert simplement à nous rappeler la série infinie des circonstances qui ont joué un rôle dans la naissance et l' évolution de chaque fait psychologique particulier. Il est toujours plus facile de supposer des états et des processus inaccessibles que d' essayer de reconstituer la multiplicité des détails qui ont précédé l' existence d' un fait psychologique, mais c' est seulement cette dernière méthode qui nous donne le seul genre d' information que n' importe quelle science puisse juger comme acceptable.

Nous avons jus qu' à présent insisté sur les aspects de la ((biographie réactionnelle)) des organismes qui ont été les plus favorables au développement du comportement psychologique, mais nous devons tenir compte aussi des circonstances défavorables qui gênent ou empêchent l' accomplissement du comportement psychologique d' un individu. Car c' est encore dans les circonstances de l' histoire des réactions de l' individu qu' il faut chercher la cause de l' absence chez lui, des capacités nécessaires ou désirables, en même temps que de son échec dans la réalisation des actions adaptées.

LE SEGMENT DE COMPORTEMENT

Le fait fondamental de la psychologie considérée comme l' étude des faits naturels et historiques de la vie de l' individu est le ((segment de comportement)). Un ((segment)) de comportement constitue la plus petite unité qu' il soit possible de décrire de la réaction d' un organisme à un stimulus. Il se compose de deux actions réciproques : d' une part un mouvement, une position, une attitude quelconque ou une sécrétion de l' organisme, d' autre part l' action de l' objet-stimulus qui se manifeste en provoquant la réaction. Ces deux aspects du comportement sont réciproques de deux manières. En premier lieu, la réaction et la fonction-stimulus sont liées l' une à l' autre. Tandis qu' en général l' individu est capable d' accomplir un grand nombre de réactions relativement à un objet particulier, chaque réaction spécifique consiste en un ajustement très déterminé. Chaque réaction provoquée par un objet est absolument inséparable de l' une de ses nombreuses fonctions-stimuli. En second lieu, le caractère réciproque des deux faits résulte d' une liaison historique antérieure entre l' organisme et l' objet. Cette liaison historique, comme nous l' avons vu, rend compte du fait que l' objet peut provoquer chez un individu une réaction spécifique, et en même temps explique pourquoi cet individu réagit d' une façon déterminée vis-à-vis de l' objet. Ces deux fonctions : la réaction de l' individu et la fonction de l' objet-stimulus, exercent donc l' une sur l' autre une action réciproque qui se manifeste à la fois à leur origine et dans leur accomplissement.

Comme on peut s' y attendre, il y a toutes sortes de segments de comportement. Au cours de leur histoire réactionnelle, les individus acquièrent des types innombrables de réactions vis-à-vis des objets, tandis qu' à leur tour les objets remplissent toutes sortes de fonctions-stimuli. Il est nécessaire de diviser les segments de comportement en segments simples et en segments complexes. Cette division est basée sur le nombre plus ou moins grand d' actions que comprend un segment : certains segments comprennent des mouvements ou des positions très simples de l' individu, en d' autres termes, l' individu ne répond pas à son objet-stimulus par de nombreuses réactions. Un exemple typique est le segment-réflexe qui consiste dans un simple retrait de la main, lorsque celle-ci touche un objet brimant. Dans d' autres segments de Comportement au contraire, le simple ajustement de l' individu à la situation requiert un nombre considérable d' actions. Chaque fois que ce cas se présente, nous pouvons considérer la réaction comme composée elle-même d' un certain nombre d' unités, bien que celles-ci soient indivisiblement liées les unes aux autres.

Dans des cas comme celui-ci, l' individu s' occupe distinctement d' un objet donné, le perçoit et enfin réagit d' une façon définitive. Cet acte définitif peut être considéré comme la phase finale du schéma réactionnel, tandis que les mouvements qui précèdent constituent la phase préliminaire.

Outre la distinction descriptive entre les segments de comportement simples et les segments complexes, on peut faire une autre distinction,basée sur le genre de relation qui unit l' individu et les objets auxquels il réagit. Certaines réactions constituent des adaptations immédiates aux objets, comme dans l' exemple du réflexe, cité plus haut; dans d' autres réactions l' acte final peut être ajourné, comme c' est le cas pour la mémoire. On peut encore faire une autre distinction entre, les segments de comportement melon que la réaction à pour but d' apporter une information, une connaissance, ou d' accomplir un acte, ou selon que les segments sont des adaptations intelligentes et rationnelles aux choses, ou inconscientes et inintelligentes.

A ces divers modes de réaction correspondent les différentes maniéres d' agir des objets-stimuli. Quelquefois ceux-ci fonctionnent directement, comme c' est le cas lorsqu' on on est piqué par une épingle, ce qui provoque une réaction immédiate qui n' a d' autre base que ce simple contact-stimulus. D' autres fois les objets agissent par substitution: par exemple ce chapeau me rappelle un autre chapeau dont j' ai eu précédemment l' expérience. Un exemple plus compliqué de ce type de fonction par substitution est l' effet de stimulus produit par les objets qui provoquent des activités imaginatives ou inventives. En fait les fonctions-stimuli qui résident dans notre propre organisme,et ses fonctions, sont probablement parmi les plus directes qu' il soit possible de trouver.

Il est évident que nous ne pouvons pas supposer qu' un acte psychologique, même le plus simple, nous soit connu, ni même que nous puissions en faire une description, cependant nous pouvons affirmer sans crainte que le segment de comportement rend compte d' une façon absolue de toute la série des aspects d' un fait psychologique. En d' autres termes,nous ne pouvons admettre, dans nos descriptions psychologiques, aucun processus mystérieux qu' on pourrait ajouter aux réactions de l' organisme ou à l' objet-stimulus. La psychologie organique s' élève nettement contre toute espèce de conception d' un processus inconnaissable, mental ou spiritual, se manifestant soit dans le comportement général de l' organisme, soit par l' action du système nerveux.

LE SYSTÈME DE RÉACTION

Ayant ainsi posé les fondements d' une science psychologique objective, nous pouvons décrire avec un peu plus de détails la nature d' un acte psychologique. Nous voulons mettre ici en lumière les facteurs de l' unité de comportement la plus simple que nous appelons ((système de réaction)).

Pour des raisons pratiques nous pouvons diviser chaque réaction en une série d' éléments tels que action musculaire, action sécrétoire, action osseuse, fonctionnement nerveux, discrimination et excitation, ou plaisir causé par le contact de l' organisme avec un stimulus, et ainsi de suite 5.

Etant donné les différentes sortes de systèmes de réaction, quelques-uns de leurs facteurs ont plus d' importance que d' autres. Dans les mouvements ordinaires c' est-à-dire ceux qui se manifestent extérieurement et que tout le monde peut observer, les éléments glandulaires et musculaires, semblent jouer le rôle principal. Cependant quand nous nous souvenons, quand nous pensons ou réfléchissons, des manifestations grossières comme celles-là sont beaucoup moins apparentes. Dans des cas de ce genre on peut facilement observer les éléments d' attente et de discrimination dans sa propre réaction ou dans celle de quelqu' un autre. D' autre part, on observe mieux les éléments plus cachés sur soi-n-même que sur les autres. Mais il ne peut être question d' autre chose que du fait que chaque élément du système de réaction agit toutes les fois que l' organisme rencontre un objet quelconque provoquant de sa part une réaction.

Il peut être utile de faire des distinctions entre les systèmes de réaction d' après leur moment d' origine, leur durée en tant qu' éléments du montage de la personnalité, et la prise plus ou moins facile qu' ils offrent à l' observation. Nous appelons primaires les systèmes de réaction qui se produisent de très bonne heure, dans la vie des organismes. Quelques-uns des systèmes les plus simples, tels que le système de réaction réflexe, sont basés dans une grande mesure sur l' organisation biologique de l' individu. C' est pourquoi quand des contacts simples avec les objets se produisent les premiers, des systèmes de réaction réflexe s' organisent de bonne heure et se développent sains aucune difficulté. Les activités de ce genre sont persistantes. D' autre part, il y a beaucoup de sorte de systèmes de réaction, que l' individu acquiert sous le stimulus de circonstances spécifiques, et qu' il peut réaliser fréquemment durant une période donnée, mais qui disparaissent finalement et ne font jamais plus partie du montage réactionnel de l' individu.

Comme nous l' avons déjà dit en parlant des objets-stimuli, il y a des systèmes de réaction qui fonctionnent pendant que l' individu est en contact manifeste avec les objets, tandis que d' autres systèmes opèrent implicitement, c' est-à-dire qu' ils se réalisent en l' absence des objets qui sont la cause initiale de leur formation et de leur développement. Dans ce cas ils sont produits par des stimuli de substitution. Un grand nombre de ces réactions implicites passent inaperçues de l' observateur, et c' est cc qui explique qu' on les considére comme des mouvements ou des réactions cachées. Il peut aussi arriver que l' individu qui accomplit des réactions ne le sache pas lui-même. Naturellement ceci s' applique aussi bien aux systèmes de réaction manifestes qu' ceux qu' à ceux qui sont implicites.

LES CONDITIONS DES PHÉNOMÈNES PSYCHOLOGIQUES

L' étude que nous avons faite précédemment de la biographie réactionnelle a rendu suffisamment clair le fait que l' existence des phénomènes psychologiques dépend de l' influence de circonstances très spécifiques. Nous pouvons cependant répéter une fois de plus que ces influences ne se trouvent que dans une très petite mesure dans la structure biologique des individus. On doit accorder une importance beaucoup plus considérable aux circonstances-stimuli. Mais les influences qui sont de beaucoup les plus significatives relativement au comportement psychologique se trouvent dans les conditions humaines où sont placés les individus. Considérons quelques-uns des effets généraux que produisent ces facteurs.

1ºEn premier lieu ces conditions font naître tous les types de personnalité psychologique, avec toutes leurs qualités. Etant donné que les individus humains vivent dans des circonstances différents, il est naturel que des types différents de comportement psychologique se développent en eux. C' est ainsi qu' il y à des individus qui réagissent dans beaucoup de cas d' une manière mystique et magique, si on la compare avec les réactions des individus appartenant à d' autres groupes. D' autres différences apparaissent relativement à la croyance, à la connaissance, à la capacité d' invention, au langage et ainsi de suite. Mais malgré les difficultés que présente le choix d' un standard de la conduite humaine, nous nous croyons autorisé à considérer un certain type de comportement comme supérieur à d' autres. La conduite esthétique peut être plus ou moins artistique, et l' action logique plus ou moins rationnelle.

L' exemple suivant peut illustrer le rôle des circonstances humaines, dans la formation des différents types d' action: certaines tribus d' Esquimaux possèdent une habileté supérieure pour coudre des bottes de cuir absolument imperméables. Est-il besoin de chercher la source de ce trait d' intelligence ailleurs que dans le stimulus que constituent les conditions de vie et les traditions de la civilisation des Esquimaux? On peut attribuer l' existence des capacités inventives et des techniques de toute espèce exclusivement à des circonstances de cet ordre. En fait cc sont ces capacités techniques, parmi les autres actions, qui constituent les phénomènes psychologiques. Si les conditions dont nous venons de parler faisaient défaut pour le développement de ces comportements, ceux-ci ne se produiraient pas.

2º Examinons maintenant la perte ou la disparition des capacités et des activités psychologiques, provenant des changements dans le milieu social. Quand les arts disparaissent et que les institutions sont détruites, le comportement lié à ces facteurs humains disparaît également. Un exemple frappant est la disparition, à la suite de l' introduction de processus mécaniques, de cc type d' intelligence qui était si généralement répandu au temps de l' artisanat. Autrefois les nécessités qui présidaient à la production personnelle d' un article, et à la connaissance des matériaux requis et à l' habileté technique qui en était la conséquence, engendraient et entretenaient beaucoup de comportements psychologiques qui aujourd' hui ont disparu.

En même temps que naissent, durent ou disparaissent les actions et les caractéristiques psychologiques, naissent, durent ou disparaissent des séries de modifications, dans le type de la personnalité. Par exemple le complexe sociologique que nous pouvons appeler ((l' ère de la machine)) offre de nombreuses conditions favorables--et aussi d' autres inhibitrices--de l' espèce de celles dont nous venons de parler. Les individus acquièrent des montages qui en font des personnes indépendantes et sûres d' elle,mêmes, plutôt que le contraire. De plus un régime mécanique industriel produit inévitablement une diffusion des capacités inventives.

En conclusion de cette rapide esquisse de la psychologie organique, disons que cette dernière ne laisse place nulle part à ces données inobservables ou à ces inductions illégitimes, qui sont si caractéristiques de la psychologie traditionnelle, et qui séparent profondément la psychologie classique des autres sciences de la nature.


FOOTNOTES

1. Pour un exposé complet de la psychologie organique, cf. Kantor, Principles of Psychology, 2 vol., 1924-1926. série

2. Ces objets, en tant qu' objets naturels (c' est-à-dire non humains) ont naturellement toujours possédé ces propriétés, ou bien en tant qu' objets humains, ils ont été fabriqués de façon qu' ils la possèdent. Ils ne les possèdent cependant pas pour l' organisme qui n' en pas encore acquis l' expérience.

3. Cf. plus haut Note de la Rédaction.

4. Pour une discussion compléte des propriétés psychologiques, appelées différenciation, variabilité, élasticité. Cf. Kantor. Principles of Psychology, 2 vol. 1924-1926.

5. L' analyse compléte d' une réaction dans nos Principles of Psychology vol. 1, chap, II.